
AAC - L'héritage majuscule de Dominique Pasquier.
Apports, filiations et perspectives en sociologie de la culture, des médias et du numérique
Les 19 et 20 novembre 2026
Les RT11 (sociologie de la consommation et du numérique), RT14 (sociologie de la culture) et RT37 (sociologie des médias) de l'AFS s’associent afin d’organiser un colloque en hommage à Dominique Pasquier, directrice de recherche CNRS décédée en avril 2025, dont l’oeuvre croise de façon centrale ces objets d’étude - culture, médias, numérique - à travers ses ouvrages consacrés aux scénaristes de la télévision, aux publics d’Hélène et les garçons ou aux usages contemporains d’internet par des femmes de milieux modestes, parmi tant d’autres publications.
Sans prétendre épuiser la richesse de son œuvre, on peut en dégager trois grandes lignes de force. La première tient à sa façon de faire de la sociologie avec de "mauvais objets" (Pasquier, 2003), qu'ils soient issus de la culture de masse, des produits médiatiques, des pratiques ordinaires, en resituant la place et l'importance que ces pratiques revêtent aux yeux des enquêtés. À rebours des hiérarchies disciplinaires qui séparent des objets "nobles" d'objets supposément mineurs, Dominique Pasquier a défendu une posture dont l'actualité demeure intacte : prendre au sérieux ce qui est populaire et ordinaire pour en faire un lien de compréhension des rapports sociaux, des apprentissages et des lieux d'attachements (Flichy, 2025). Elle s'est ainsi intéressée à des univers souvent laissés à la marge, qu'il s'agisse des animateurs d'émissions de variété (Chalvon-Demersay & Pasquier, 1990), des sitcoms (Pasquier, 1999), des pratiques numériques en milieux populaires (Pasquier, 2016) ou encore des usages ordinaires de vidéos et de tutos en ligne (Pasquier, 2025a), tout en important des traditions de recherche (notamment les Cultural studies) encore peu mobilisées dans l'espace académique français au moment où elle les investissait.
Une deuxième ligne de force tient à sa manière de dépasser les découpages habituels entre production et réception. Là où ces deux pôles sont souvent pensés comme des mondes séparés, Dominique Pasquier a toujours veillé, plutôt que d'assigner ses objets de recherche à un seul versant, à penser avec finesse leurs articulations. La Culture des Sentiments en offre un exemple particulièrement flagrant. En analysant notamment les lettres envoyées à Hélène Rollès, elle conduit en effet à laisser l’analyse du contenu de la série Hélène et les Garçons à ses spectatrices elles-mêmes, y compris dans la façon dont ce public, majoritairement jeune et féminin, pouvait construire une critique des cadres même de la production à travers les choix de rôles et les ressorts scénaristiques. Cette ambition de pouvoir saisir ce continuum entre production et réception se retrouve également dans les projets collectifs investis par Dominique Pasquier, qu’il s’agisse des vidéos de vulgarisation et de savoir-faire dans le cadre du projet AppLab, ou de la critique amateur de films (Pasquier, Beaudouin & Legon, 2014). Et à plusieurs égards, on peut d’ailleurs penser que c’est cette même sensibilité à saisir ce continuum qui l’a conduite, dans la dernière partie de sa carrière, à s’intéresser plus particulièrement à un ensemble de pratiques amateures dans lesquelles la dichotomie entre producteur et consommateur se retrouve en partie chamboulée.
Enfin, le travail de Dominique Pasquier repose sur un rapport particulièrement exigeant au terrain. Comme le souligne Dominique Cardon dans son texte hommage paru dans la revue Réseaux, Dominique Pasquier « s’engageait dans chacune de ses enquêtes comme dans une petite aventure, un engagement de quelques années, une plongée envahissante dans un terrain exclusif dont elle ne se détachait qu’avec la publication d’un ouvrage » (2025). Cette exigence apparaît bien sûr à la lecture de ses travaux ainsi qu’à travers l'hétérogénéité des matériaux qu’elle mobilise. Là encore, son enquête sur la réception d’Hélène et les garçons s’avère exemplaire : elle y analyse des milliers de courriers envoyés à la production, tout en menant des enquêtes en milieu scolaire dans des contextes sociaux et culturels différents, ainsi que des observations ethnographiques de la réception du programme. Au-delà des méthodes qualitatives, nombre de ses travaux reposent également sur le traitement de données quantitatives de première ou de seconde main. Mais ce rapport exigeant au terrain se lit aussi dans les récits et les témoignages des collègues qui ont travaillé avec elle et qui rendent compte de son souci du détail dans le traitement des matériaux (Bastard et al., 2025).
Au-delà de ces lignes de force qui traversent l’ensemble de son œuvre, Dominique Pasquier a apporté des résultats empiriques et théoriques majeurs sur une série de questions qui constituent notamment les quatre axes de cet appel à communication. Ce colloque entend ainsi susciter et rassembler une variété de contributions originales désireuses de revenir sur ses travaux et de poursuivre le dialogue avec eux. Qu’il s’agisse de les redécouvrir, de les réinterroger, de les discuter ou, bien sûr, de les prolonger, l’appel vise à faire émerger des propositions engageant un dialogue avec cet héritage à la fois empirique et théorique, à partir de trois axes correspondant à trois des questionnements majeurs qui jalonnent plus de quarante années de travaux et de publications.
Axe 1 - Les reconfigurations des métiers de l'audiovisuel
Les travaux de Dominique Pasquier, en particulier dans la première partie de sa carrière, ont largement contribué à éclairer les reconfigurations des métiers de l’audiovisuel dans le cadre de l’industrialisation de la filière, à partir de plusieurs constats relatifs aux transformations du secteur. D'abord, l’accentuation de la concurrence médiatique liée à la libéralisation du marché à partir des années 1990, marquée par la dérégulation de la financiarisation, la transnationalisation des formats et le primat de l’audience. Ensuite, la montée de la logique capitalistique et managériale importée du modèle médiatique américain, qui a conduit à la consécration des métiers gestionnaires (producteurs et diffuseurs notamment), au détriment des collectifs de professionnels créatifs (réalisateurs, scénaristes) (Chalvon-Demersay & Pasquier 1990 ; Pasquier 1995). Ces transformations ont permis à Dominique Pasquier de développer trois analyses croisées de ces reconfigurations des métiers de l'audiovisuel.
La première tient à l’analyse des trajectoires des professionnels de l’audiovisuel à l’aune de l’industrialisation de la production. Que ce soit dans Drôle de Stars, la télévision des animateurs, où elle revient sur les parcours et les carrières des animateurs en proposant une comparaison France-États-Unis, ou dans Les scénaristes et la télévision, Dominique Pasquier analyse la manière dont les transformations de l’audiovisuel dans les années 1990, et notamment la fin de l’ORTF, viennent modeler les trajectoires de ces professionnels en quête de reconnaissance. Après l’éclatement de l’ORTF, certains connaissent des « carrières ascendantes » en s’adaptant à la fiction industrielle, d’autres subissent la concurrence et vivent des « carrières en déclin », ou enfin se reconvertissent. L’industrialisation de l’audiovisuel influe ainsi sur le rapport que ces professionnels entretiennent à leur métier comme aux professions qui les entourent. Dans « Les mines de sel » (1993), elle creuse avec Sabine Chalvon-Demersay la tension entre la revendication d'un statut d'auteur à la française et celle d’un statut de professionnel sur le modèle étasunien. Ces recherches sur les trajectoires professionnelles et le rapport au métier méritent d’être prolongées, à l’image de l’article d’Anne-Sophie Béliard et de Sarah Lécossais (2021) qui s’intéresse à trois générations de scénaristes, ou à ceux de Muriel Mille dans Le travail de la fiction (2024). Alors que les façons de produire et de consommer des biens audiovisuels continuent d’évoluer, de quelle manière ces transformations récentes façonnent-elles et influencent-elles les trajectoires des professionnels ? Quelle perception ces derniers ont-ils de ces évolutions et de leurs effets sur les carrières ? Comment la subjectivité des travailleuses et travailleurs de l’audiovisuel, comme celle des artistes, est-elle modelée par l’essor du streaming, entre autres bouleversements ?
La deuxième analyse porte sur la redéfinition des rôles et rapports de pouvoirau sein des groupes professionnels de la filière, qu’il s’agisse de la redéfinition des normes et des savoir-faire professionnels, de l’instabilité des identités professionnelles ou du redoublement des luttes pour la légitimité. Ainsi, dans son ouvrage Drôles de stars, puis dans son article “Conflits professionnels et luttes pour la visibilité à la télévision française” paru dans Ethnologie française en 2008, Dominique Pasquier montre comment la visibilité - ou l’absence de visibilité - des professionnels auprès du public vient contrarier les rapports de pouvoir ordinaires qui structurent la production audiovisuelle. En étant visibles, les animateurs et comédiens télévisuels constituent la face identifiable de la production et de sa notoriété. Ils deviennent en quelque sorte les « chouchous » des publics ce qui modifie leur rapport de pouvoir non seulement avec les producteurs sinon dominants – qui réagissent en accentuant leur contrôle sur le corps des vedettes -, mais aussi avec les techniciens dominés qui élaborent des stratégies de mise à distance de cette notoriété en dévalorisant les compétences et les parcours des vedettes. Dans ces luttes, l’une des stratégies des animateurs réside dans la cumulativité des postes, notamment avec l’essor des animateurs-producteurs (Leroux & Riutort, 2013) leur permettant de gagner des lettres de noblesse et d'apparaître comme moins interchangeables en étant liés à tout un écosystème économique, technique et relationnel. Les contributions s'inscrivant dans cet axe pourront interroger l’actualité de ces analyses dans le contexte contemporain, marqué par un certain nombre de transformations, parmi lesquelles l’essor des plateformes, la diversification des formats, ou encore le renouvellement des modes de financement et de diffusion. Comment les différentiels de visibilité auprès des publics contribuent-ils aujourd’hui aux dynamiques et aux luttes de pouvoirs entre les professions ? Quelles sont les stratégies déployées par les différentes professions de ce secteur – cumulativité des postes, contrôle des corps, mise à distance des publics, dévalorisation, etc. ?
Enfin, la troisième analyse porte sur la construction de la proximité entre des producteurs et leurs audiences. Ce questionnement a traversé plusieurs époques du travail de Dominique Pasquier, qu'il s'agisse du rapport des animateurs de télévision à leurs publics, des producteurs d'évaluations profanes en ligne ou des vidéastes des plateformes socionumériques. En effet, dès les années 1990, dans Drôles de stars, avec Sabine Chalvon-Demersay, elle explore le positionnement singulier de personnages médiatiques très populaires que sont les animateurs. Aux frasques extraordinaires des stars de cinéma, ils opposent, un monde convenable, familier et familial. Constatant l'appui que ces professionnel·les trouvent dans une représentation plus ou moins étayée de leur public pour négocier leur place au sein d'un monde professionnel qui tend à les mépriser, elles proposent une analyse de ces anti-stars dont la légitimité comme la popularité reposent sur un régime de proximité (Chalvon-Demersay & Pasquier, 1990). On peut aujourd'hui s'interroger, d'une part, sur l'intérêt de ce concept pour analyser la production télévisuelle contemporaine, dans un paysage médiatique certes fortement transformé, mais dans lequel le vécu et l'expérience personnelle, ainsi que la surexposition des intimités, semblent toujours plus prendre le pas sur le débat public, notamment dans le domaine politique (Cefaï & Pasquier, 2003 ; Mehl, 2003 ; Chalvon-Demersay, 2025). Un telle réflexion trouve un écho manifeste dans les travaux consacrés aux influenceurs et aux créateurs de contenus en ligne (Coavoux & Roques, 2020). La proximité produite par ces nouveaux types d'acteur·ices s'apparente-t-elle ou s'oppose-t-elle à celle observée chez les animateurs télé de la fin des années 1990, alors qu'elle s'exprime dans d'autres contextes, marqués par d’autres enjeux professionnels, modalités techniques et formes d’interactivité ? Plus récemment, Dominique avait abordé la question des liens entre des vidéastes et leurs audiences sous l'angle des échanges économiques (Gilliotte & Pasquier, 2024). Repartant des travaux de Viviana Zelizer sur la signification sociale de l'argent (1994), cette analyse montre comment les sources de rémunération sont diversement mises en scène par les vidéastes auprès de leurs audiences. En particulier l'argent des dons des audiences est valorisé comme une marque d'affection, entremêlant "interest and love" et renforçant la proximité entre les vidéastes et leur public. Alors même que les contours de la production et de la consommation se retrouvent remodelés par les technologies numériques, comment renouveler ces interrogations sur la construction de la proximité ? Comment penser cette construction de la proximité au croisement des dispositifs et des modèles économiques ?
Axe 2 - Saisir les goûts, les pratiques et leurs expressions à l’aune des sociabilités
Qu’il s’agisse de l’étude des professionnels ou des usagers des médias, de la culture ou du numérique, un apport central des travaux de Dominique Pasquier consiste à déplacer une large part des questions de recherche vers les enjeux liés aux sociabilités. Ce souci constant, indissociablement théorique et empirique, apparaît central dans son œuvre et contribue à inscrire l’ensemble de ses enquêtes dans une sociologie générale. Du côté des audiences, les consommations et les réceptions médiatiques et culturelles ne sont plus seulement appréhendées comme des indicateurs de goûts, mais aussi comme des manières d'être ensemble, de faire collectif - que ce soit entre pairs, en couple ou en famille, dans une salle de spectacle, ou encore chez soi devant un écran. Quelles places les sociabilités occupent-elles dans ces pratiques, et quels rôles y jouent-elles ?
Son enquête sur les publics de la série Hélène et les garçons (Pasquier, 1999) contribue, avec d’autres travaux inspirés des Cultural Studies, à renverser les représentations communes qui envisagent l’expérience culturelle comme un face-à-face individuel avec l’œuvre. Depuis La culture des sentiments, les travaux de Dominique Pasquier n’ont en effet cessé de mettre au jour la dimension profondément relationnelle des pratiques culturelles et de loisir, ainsi que la pluralité des formes que prennent les liens entre réseaux sociaux, activités et affinités culturelles (Pasquier, 2005c). Elle braque ainsi l’attention sur les sociabilités engagées dès l’amont de la pratique (à travers les conseils, avertissements et prescriptions), dans le temps même de la pratique (regarder la télévision, écouter de la musique, réaliser des sorties culturelles à plusieurs), puis enfin dans les échanges a posteriori sur ces expériences culturelles (sur la scène scolaire, professionnelle, résidentielle, dans les lieux de loisirs ou de vacances) comme dans un ensemble de pratiques dérivées (« jeux de rôles, échanges d’objets, de jouets, d’images » (Pasquier, 1999, p. 177)).
Attentive aux relations entre culture et liens sociaux, ainsi qu’aux effets intégrateurs des pratiques culturelles et de loisir, Dominique Pasquier s’intéresse autant aux sociabilités qui conditionnent l’expérience qu’à la manière dont ces pratiques deviennent des supports pour affirmer son appartenance, qu’elle soit genrée ou générationnelle, à travers des conflits, des alliances, des négociations, et différentes formes de “stylisation” de soi (Pasquier 1999, 2005b, 2010). Soucieuse de tenir ensemble le contexte social de la pratique, les variations de l’intensité des liens sociaux et la dimension affective des goûts (Détrez et al., 2024), elle traque aussi ce qui est dicible, assumable ou non face aux autres membres du groupe, ainsi que les rhétoriques par lesquelles on peut avouer consommer un bien culturel à condition de le fustiger (Pasquier, 2005b, 1999). Dans son enquête sur la réception d’Hélène et les garçons, elle montre ainsi comment les garçons se disent hermétiques à la série tout en la connaissant par cœur (Pasquier, 1999a). Dans celle consacrée aux cultures lycéennes, elle met en évidence la manière dont le conformisme culturel opère, du fait de l’importance des liens faibles dans les sociabilités juvéniles, comme un principe d’intégration au groupe (Pasquier, 2005b).
L'attention aux sociabilités contribue également à positionner Dominique Pasquier dans les débats sociologiques sur l’analyse des « cultures populaires », expression qu’elle manie avec précaution, en rejetant aussi bien les interprétations populistes ou misérabilistes que la posture légitimiste (Grignon & Passeron, 1989 ; Pasquier, 2005a). Dans Cultures lycéennes, elle s’attache par exemple à analyser l’autonomie symbolique relative de la culture « juvénile ». Elle montre que l’adhésion à des biens culturels inscrits dans la culture de masse fonctionne, chez les lycéennes et lycéens, comme un principe transversal aux milieux sociaux, et conclut que « la cartographie des cultures communes s’élabore aujourd’hui moins sur la base d’un découpage par l’origine sociale que par l’âge ou le sexe » (Pasquier, 2005b, p. 162). Cela peut avoir pour effet de neutraliser les transmissions culturelles de parents à enfants, supplantées ou contrecarrées par les transmissions entre pairs. De la même manière, elle invite à observer les pratiques numériques des familles modestes à partir des significations qu’elles y prennent pour les femmes, laissant ainsi de côté une vision trop hiérarchisée selon laquelle les pratiques communicationnelles ou ludiques seraient moins valorisables que celles traditionnellement associées à des hommes cadres et urbains (Pasquier, 2018). En mêlant traces numériques et entretiens, la sociologue met ici en valeur l’importance des liens avec les proches dans la conduite des pratiques numériques, entre difficultés vécues, craintes et félicités : une partie des explorations en ligne de ces femmes s’effectue aussi de façon discrète, sont tues et parfois tenues à distance des proches comme des sociabilités ordinaires.
L’attention aux sociabilités et aux cotations culturelles juvéniles, saisies depuis l’institution scolaire, conduit Dominique Pasquier à conclure à l’affaiblissement du rôle de l’école et des enseignant·es comme « instance[s] de légitimation culturelle » (Pasquier, 2005b, p. 160). Elle relie ce constat aux transformations structurelles survenues depuis l’époque de La Distinction (Bourdieu, 1979), alors que les publics scolaires se sont largement massifiés et diversifiés, dans un contexte où les médias contribuent à diffuser auprès des adolescents des styles de vie et esthétiques alternatives à la culture consacrée.
L’ensemble de ces conclusions sont permises par une attention portée à la multidimensionnalité des enquêtes de terrain menées par Dominique Pasquier, qui cherche avant tout à saisir les sociabilités à travers des pratiques médiatiques, culturelles ou numériques et les interactions qu’elles font naître. Les méthodes d’enquête qu’elle met en œuvre sont toujours guidées par la volonté de replacer les individus et leurs usages dans des réseaux sociaux, d’où le recours systématique à des entretiens approfondis et à l’observation des pratiques les plus ordinaires, y compris lorsqu’elles sont tenues pour anecdotiques. Comment cette double attention aux logiques locales de l’interaction et à l’ancrage des relations interpersonnelles dans la durée contribue-t-elle à affiner l’analyse des logiques sociales qui organisent les rapports à la culture, aux technologies médiatiques et numériques ? Et comment, par ailleurs, s'inspirer de la démarche de Dominique Pasquier pour enquêter sur l'expérience médiatique, culturelle et numérique, impliquant par exemple les réseaux sociaux ou les grands modèles de langage, de personnes aux pratiques peu intenses et/ou susceptibles de passer sous les radars des enquêteur·ices ?
À l’heure où la théorie de l’éclectisme éclairé montre que la diffusion de la culture de masse dans les différents segments de l’espace social n’équivaut pas à la destruction de la stratification sociale des pratiques culturelles, mais plutôt à son déplacement vers les modalités d’appropriation (Coulangeon, 2021), que dévoilent les enquêtes articulant ce qu’on consomme, ce qu’on dit qu’on consomme, la façon dont on en parle et ce qu’on en fait ? Dans quelle mesure tait-on ou exprime-t-on ses goûts et ses pratiques selon les groupes auxquels on s’adresse et des configurations dans lesquelles on se trouve ? Comment s’y recoupent des appartenances en termes de milieu social, de genre et d’âge ? Quelle place occupent aujourd’hui les sociabilités en contexte numérique, alors que les dynamiques d’autonomisation et le caractère parfois discret des pratiques en ligne peuvent soustraire certaines activités au regard des proches comme de ceux qui le sont moins ? Seront valorisées les propositions qui analysent, d’une part, les sociabilités associées aux expériences culturelles, médiatiques ou numériques et, d’autre part, leurs modalités de socialisation, de réception et d’appropriation, selon des dynamiques plus ou moins « verticales » ou « horizontales » (Pasquier, 2005b, p.45-46, 160).
Axe 3 - Apprendre différemment ou apprendre autre chose ?
Enfin, un apport important des travaux de Dominique Pasquier a consisté à déplacer le regard de l'acquisition de savoirs considérés comme légitimes, dans le rapport à l'école ou à l'art, vers d'autres formes d'apprentissages et de savoirs ordinaires.
Dans le prolongement de ses questionnements sur la place des sociabilités dans les pratiques culturelles, l'approche de Dominique Pasquier ouvre une entrée particulièrement stimulante sur la construction des savoirs à travers le concept de “savoirs minuscules" (Pasquier, 2022, paragr. 4-7 ; Pasquier, 2002), développé à partir de l'étude de la réception de la série Hélène et les garçons. Ceux-ci renvoient à des apprentissages relatifs aux émotions, à un rapport au corps éminemment genré, ou encore à des modèles moraux dont que l’on peut discuter et mobiliser pour se positionner au sein du groupe. La réception des fictions télévisées suscite ainsi, chez les adolescents, des apprentissages informels sur des sujets variés : conduire une amitié, faire une déclaration amoureuse, etc. (Pasquier, 2007, p. 146). Dès les années 1940, Herbert Blumer s'intéressait déjà aux manières qu'ont les enfants de prendre pour modèles des actrices et acteurs de cinéma, et de piocher dans leurs pratiques des recettes pour ajuster leur présentation de soi sur la scène affective. Par exemple : faut-il fermer les yeux quand on embrasse quelqu'un sur la bouche (Blumer, 1933) ? Ce sont là de petits « savoirs », que les adultes tendent à déconsidérer tant les histoires sentimentales des séries télévisées sont jugées futiles et simplistes. Les savoirs minuscules soulignent non seulement l’importance des pratiques culturelles ordinaires dans l’acquisition de capacités relationnelles, mais aussi la nécessité, pour les sciences sociales, d’élargir la notion même de savoir pour y intégrer des formes de connaissance plus informelles et situées, mais non moins décisives dans la vie quotidienne des individus.
Un second volet de ses travaux a porté plus spécifiquement sur ce que le changement d'environnement matériel et technique faisait à la circulation des savoirs, des pratiques, en articulant une vision très nuancée de ces transformations. D'un côté , si l’accès aux équipements numériques et à internet s’est très largement diffusé dans la population, le travail de Dominique Pasquier permet de décrire la forte différenciation sociale toujours à l'œuvre dans leurs usages, qu'elle a notamment abordé à partir de l'étude des milieux modestes (2018). Dans certains contextes formels, tels que les rapports à l’administration publique, la navigation et l'usage des outils en ligne valorisent en effet un certain type de compétence et de maîtrise technique, qui constituent autant d'épreuves pour de nombreux publics. De plus, si l'usage d'internet est perçu comme un levier de réussite scolaire dans les familles étudiées, celles-ci peinent parfois à dépasser l’ambivalence attachée aux écrans, notamment lorsuq’il s’agit de réguler les usages récréatifs des enfants (Havard Duclos & Pasquier 2018). Par ailleurs, cette réussite demeure encore largement liée à la culture de l'écrit portée par les livres. Ainsi, tout en rendant compte des changements apportés par le développement du numérique, elle montre aussi la façon dont celui-ci accentue plutôt qu’il ne résorbe le knowledge gap (Tichenor, Donohue & Olien, 1970). Si les outils numériques permettent bien un accès élargi à une vaste gamme de savoirs et de produits culturels, ils ne réduisent pas nécessairement les écarts et bénéficient d’abord aux franges les plus aisées et les plus dotées de la population.
D'un autre côté, son travail permet aussi de comprendre ce que le numérique transforme réellement dans les pratiques ordinaires, loin des poncifs sur la démocratisation de la culture ou du savoir (2018). Pour des individus peu ou pas qualifiés, la consultation répétée de ressources numériques, parfois à travers la lecture de nombreux contenus spécialisés, contribue à transformer leur rapport aux savoirs experts : sur les métiers, sur la santé ou encore sur l’accompagnement du travail scolaire des enfants. En s’appropriant le vocabulaire et les cadres de référence de professionnels tels que les médecins ou les enseignants, ces personnes tendent à réduire l’asymétrie qui les séparait auparavant de ces figures d’autorité. Ces apprentissages, qu’ils portent sur l’acquisition de connaissances théoriques ou sur le développement de compétences pratiques, visent avant tout l’élargissement des possibilités d’action et l’adoption de nouvelles pratiques. Celles-ci sont souvent socialement valorisées au sein des réseaux d’interconnaissance et peuvent, dans certains cas, devenir lucratives.
Au-delà de la question de l'accès à l'information, le travail de Dominique Pasquier permet également d'interroger ce que les nouveaux formats font à l'apprentissage (Barrère & Pasquier, 2025 ; Pasquier, 2025b). Son dernier projet sur la production et la consommation de vidéos de savoirs et de savoir-faire prend pour point de départ le recours massif à ces vidéos, une pratique qui concerne, selon l’enquête, 81% d’un échantillon de 5000 internautes français (Beaudouin et al., 2025). Ces vidéos sont d’après elle, porteuses de la promesse d’une « école à la carte personnalisée », dans laquelle l’usager retrouve un contrôle sur son rythme - et son envie ! - d’apprendre (Pasquier, 2025a), tout en ouvrant la voie à une forte personnalisation de l'éducation sans processus d'évaluation. S’il existe différents registres de l’apprentissage en ligne, qui viennent se superposer à « la salle de classe », cette dernière semble rester la vainqueure historique (Cuban, 1997). Ainsi, les derniers terrains de Dominique Pasquier montrent que les usages de ces vidéos répondent à d’autres enjeux que le seul apprentissage : "il faut dès lors considérer l’apport des vidéos sous un autre angle que celui de l’apprentissage : l’estime de soi" (2025a). Comment prolonger cette réflexion sur l’articulation entre ressources numériques et apprentissages, en particulier dans un contexte où la relation à l’école, comme aux savoirs plus largement institués, est mise à l’épreuve par les innovations sociales et techniques ?
Axe 4 - Varia
Sans prétendre à l’exhaustivité, les axes précédents mettent en lumière certains questionnements majeurs de l’œuvre de Dominique Pasquier. Cet axe Varia a vocation à accueillir des propositions qui, tout en entrant en résonance avec ses travaux, ne trouveraient pas pleinement leur place dans les cadrages thématiques précédents. Il pourra ainsi s’agir de communications revenant sur d’autres dimensions de son œuvre, sur ses usages dans des terrains contemporains, sur les déplacements qu’elle permet d’opérer entre sociologie de la culture, des médias, du numérique, des sociabilités ou encore des classes populaires, ainsi que sur les dialogues qu’elle entretient avec d’autres traditions de recherche. Les propositions ne devront donc pas se limiter aux objets étudiés par Dominique Pasquier, mais devront, d’une manière ou d’une autre, dialoguer avec ses travaux et ses analyses.
Modalités de participation
Les propositions sont attendues pour le 15 juin 2026 et seront déposées directement sur cette plateforme SciencesConf.
Les propositions de communications devront comporter les éléments suivants :
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- le contexte, l'état de l'art et la question de recherche
- la méthodologie
- les résultats ou à défaut les hypothèses de recherche
- inscription dans le prolongement des travaux et des réflexions portés par Dominique Pasquier
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Pour respecter l'évaluation en double aveugle, veiller à bien anonymiser les propositions déposées, tout en indiquant bien les informations demandées (Auteur, titre, affiliation, etc.) sur la plateforme.
La sélection des communications sera réalisée par les membres du comité d’organisation sur la base des réponses à l’appel à communication qui sera diffusé fin mars 2026. Chaque proposition sera anonymisée puis évaluée de manière anonyme par deux membres du comité d’organisation appartenant à deux RT distincts, de façon à sélectionner les communications qui proposeront des formes de prolongement, de redécouverte et/ou de discussion des problématisations et thématiques qui ont caractérisé les travaux de Dominique Pasquier. Sont attendues des propositions qui instaurent un dialogue ou s’inscrivent explicitement en lien avec des travaux de Dominique Pasquier, et en lien avec au moins l’un des axes indiqués dans l’appel.
Planning
- Publication de l’appel le 7 avril
- Réception des propositions le 15 juin
- Sélection des propositions et conception du programme en septembre
- Tenue du colloque les 19 et 20 novembre 2026
Valorisation
Les membres du comité d'organisation souhaitent donner lieu à une publication à la suite du colloque. Plusieurs pistes sont envisagées, que ce soit un numéro de revue ou bien sous la forme d'un ouvrage collectif aux Presses des Mines.
Comité d’organisation et scientifique
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Pour le RT11 |
Pour le RT14 |
Pour le RT 37 |
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Éric DAGIRAL (Université Paris Cité, CERLIS) |
Noé LATREILLE DE FOZIERES (EHESS, LIER-FYT) |
Quentin GILLIOTTE (Université Panthéon-Assas, CARISM) |
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Noémie ROQUES (Université de Lorraine, CREM et USPN, Ismée) |
Luca LESPORT (Université de Lille, Clersé) |
Faiza NAIT-BOUDA(Université Côte d'Azur, SIC.Lab Méditerranée) |
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Laurianne TRABLY (Sciences Po, CSO et Université Paris Cité, CERLIS) |
Anna MESCLON (Nantes Université, CENS) |
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Vinciane ZABBAN (USPN, Ismée) |
Serkan NARMANLI(Université Paris Nanterre, Sophiapol) |
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Juliette PARMENTIER (Université libre de Bruxelles, ReSIC) |
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Lucas PONTZEELE (Panthéon-Assas, Carism) |
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Domitille SENÉE (Université Versailles Saint-Quentin, Printemps) |
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Olivier VANHEE (Université Paris Cité, CERLIS) |
Bibliographie
Beaudouin V., Beraud Martin O., Dagiral É., Gilliotte, Q. & Prieur C. (2025). « Apprendre, se divertir, résoudre des problèmes avec des vidéos de savoirs et de savoir-faire. Une analyse quantitative des pratiques de visionnage. », Réseaux, n°252, p. 47-108.
Barrère A. & Pasquier D. (2025). « Présentation du dossier. Savoirs scolaires, savoirs “on line” : les enjeux d’une confrontation. », Éducation et Sociétés, n°53, p. 5‑18.
Bastard I., Eloy F., François S., Gilliotte Q., Guittet E., Jouan M., Legon T., Mille M. & Trably L. (2025). « Nous, on lui donne 5/5. L’apprentissage de la recherche avec Dominique Pasquier. », Réseaux, n°252, p. 335-353.
Béliard A.-S. & Lécossais S. (2023). « Les scénaristes de séries en France au fil de leurs générations (des années 1990 à aujourd’hui) », Le Temps des médias, vol. 41, no 2, p. 165‑180.
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Bourdieu P. (1979). La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de minuit.
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